CARTE BLANCHE A LOIC LEPIVERT

L’artiste Loic Lepivert était en « résidence au mois de janvier, il a rencontré les élèves du collège lors des cours d’arts plastiques.

Lors de ces rencontres les élèves ont découvert son travail de dessinateur, puis ils se sont essayé sur calque à mettre en confrontation des images de statuts différents, leurs réalisations choisies et sélectionnées sont d’ailleurs exposées au CIAC (centre International d’art Contemporain de Carros Village) tout l’été .

Tout récemment, la semaine dernière en compagnie de l’artiste, les élèves ont découvert son travail toujours de dessinateur mais protéiforme et toujours très ancré dans l’actualité,

Un petit groupe de 4 élèves a procédé au décrochage dans les règles de l’art avec des gants et de grandes précautions !

LOIC LEPIVERT, diplomé de la villa Arson à Nice en 1998

Ne rien faire, dessiner

Dans une société où il est fortement recommandé d’avoir un emploi, Loïc Lepivert (LLP) pratique le dés-emploi. Ou encore la procrastination, qui n’est rien d’autre que l’art de remettre à demain ce qu’on pourrait faire aujourd’hui. Tout petit, déjà, il dessinait. « Mais, précise-t-il, comme une pratique pas pour en faire un métier ». Il lit aussi. Beaucoup. Très tôt il est sensibilisé à la Science-Fiction. « Je fais partie de cette génération Star Wars, à la différence qu’au lieu d’être tombé dans une forme d’adoration en face de ce machin, je m’en suis assez vite détaché au profit de choses qui me semblaient faire plus sens. Captain Harlock (Albator en français) un manga de Leiji Matsumoto, où le héros mélancolique s’oppose à la société du spectacle et des loisirs. Les comics Marvel où les héros se battaient souvent plus contre leurs problèmes personnels que contre une idée toute manichéenne du mal, la culpabilité pour Peter Parker, l’alcool pour Tony Stark, les femmes pour Matt Murdock, le cancer pour Captain Marvel, cancer qui finira d’ailleurs par l’emporter. Le glissement vers la littérature s’est fait avec le cinéma fantastique, Clive Barker et David Cronenberg. Et je suis fan de Flaubert et de J.G. Ballard ! Plus tard, je me suis intéressé aux réseaux sociaux. Je suis toujours « on » sur 5 sites plus ou moins recommandables. » LLP écoute aussi beaucoup de musique (pop, rock etc.) et pratique régulièrement le vélo. Le reste du temps, il ne fait toujours rien ou plutôt, il continue à dessiner… Au rythme d’un dessin par jour, parfois moins. Il lui arrive cependant d’arrêter pendant plusieurs mois, de mettre son travail en « jachère » : « Lorsque j’ai l’impression qu’il devient facile, il faut laisser les choses se reposer d’elles-mêmes. » Il utilise des feuilles de papier machine de format A4 et un critérium japonais. Il place un tirage d’une photo réalisé au moyen d’une imprimante laser, « donc d’entrée une image très dégradée », sur une petite table lumineuse et il la reproduit avec son crayon sur la feuille de papier. Les photos, il les prend lui-même au cours des nombreuses promenades qu’il fait à vélo : «  Elles mettent en scène mon environnement proche, et souvent les gens que je côtoie.  Ce qui m’intéresse, ce sont les choses de l’ordre de l’installation, entendue au sens très large. Une nature morte, pour moi, c’est une installation. Quand je fais mes photos et que je dessine, je cherche à prélever des morceaux d’installation dans le réel… Je ne me fixe aucune limite. …. Je considère que je suis dans la société, ce qui implique que dans mes dessins, il doit y avoir toute la société, des vieux, des jeunes, des handicapés… Ceci dit, les choses ne sont jamais très frontales. Il y a presque toujours une ouverture sur un autre sens caché au-delà de l’apparence sociétale de l’ensemble. Ce qui m’intéresse c’est de voir jusqu’où le regardeur ira. Les dessins parlent souvent d’autres choses que ce qu’ils donnent à montrer. » Autre avantage du dessin, il est économique : un crayon, du papier machine que l’on peut trouver et transporter partout, une table lumineuse qu’on peut ranger dans un sac, des formats réduits qui autorisent un stockage facile dans un classeur métallique. Pas de gomme. Quand un dessin part mal, LLP ne le termine pas, mais il ne le jette pas pour autant. Il ne s’interdit pas d’exposer un jour ses dessins non finis… Au total, cela fait 2000 dessins depuis 2006. Une sorte de fantastique story-board de notre société, vue à travers un écran, comme des images de BD, de jeux-vidéo ou de cinéma, réalisées au moyen d’un simple crayon. ...

« Ceux qui me connaissent, dit-il, pensent que je suis un Otaku. C’est un mot japonais désignant une personne qui consacre une certaine partie de son temps à une activité d’intérieur comme les mangas, les animes (séries ou films d’animation venant du Japon), ou encore les jeux vidéo liés à la culture japonaise… » Ce qui n’empêche pas LLP de sortir, souvent à vélo, muni de son casque et de sa tenue de cycliste, tel un voyageur dans l’espace, l’un des héros de ces jeux, films, bouquins, entassés dans son appartement, où, de retour de ses périples cyclistes, il retranscrit, ordinateur ouvert, jeux vidéos branchés, musique en alerte, ce qui l’a frappé, intrigué ou révolté, produisant jour après jour, non pas une œuvre, mais quelque chose qui serait comme « le making of d’une production repoussée sine die, comme s’il fallait pour être artiste de demain se garder d’en être un aujourd’hui… »

Interview extraite de l’entretien mené par Patrick Bossiu,Jean-Michel Sordello et Micheml Franca pour l’ouvrage Tome 2 Impressions d’ateliers II, la création contemporaine sur la côte d’azur